Pour se familiariser avec l’arme légendaire du designer Sergueï Ivanovitch Mosin (1849-1902), dont la variante – la carabine Mosin vz. 44 l’un des auteurs de l’article possède, il est bon de commencer un peu de large.
La seconde moitié du XIXe siècle a été le théâtre d’une révolution dans la conception des fusils. Les armes d’infanterie, jusqu’alors lentes à recharger, ont brutalement changé de visage grâce à la cartouche métallique à poudre intégrée, amorce et balle réunies. Ce progrès a simplifié la culasse, accéléré la cadence de tir, et permis d’aligner les soldats pour des salves plus soutenues. Les gestes de recharge sont devenus moins nombreux, plus rapides, et la puissance de feu des fantassins a bondi. Rapidement, d’autres nouveautés ont suivi : systèmes d’alimentation par magasin sous la culasse, chargeurs tubulaires sous le canon ou intégrés dans la crosse. La plupart des armées se sont entichées des mécanismes à culasse cylindrique glissante, robustes et fiables. Puis, l’avènement de la poudre sans fumée a permis de réduire le calibre sans sacrifier l’énergie, tout en boostant la vitesse initiale des projectiles (entre 650 et 850 m/s au début du XXe siècle). Les premières cartouches modernes, comme la Lebel 8×50 mm française dès 1886, marquaient ce tournant.
Face à ces évolutions, la Russie tsariste a multiplié les essais de nouveaux fusils, sans toujours faire preuve de cohérence. Entre 1866 et 1870, se sont succédé Terry-Norman à percussion, Carlé à aiguille, puis Berdan 1 et 2, ce dernier restant en service vingt ans. Ce conservatisme, nourri par la peur du gaspillage de munitions, n’était pas l’apanage du haut commandement russe : l’Autriche-Hongrie en fit les frais lors de la défaite de 1866, ses troupes armées de fusils dépassés face à la Prusse.
En 1891, le fusil conçu par S. I. Mosin, officier du service des munitions et ancien de l’Académie d’artillerie Mikhailov, remporte le concours pour équiper l’armée russe d’un fusil à répétition. Adoptée sous le nom de « fusil à trois lignes vz. 1891 », cette arme tire son nom de l’ancienne unité russe : une ligne équivalant à 2,54 mm, trois lignes donnant donc 7,62 mm.
Le fameux « trechlinejka », rebaptisé à l’époque soviétique « fusil de 7,62 mm vz. 1891 conception Mosin », s’est forgé une réputation d’arme indestructible, adaptée à tous les terrains. Des millions d’exemplaires sortiront des chaînes, jusqu’à 18 millions selon certaines estimations. Ailleurs, le nom du Belge Nagant reste attaché à celui du Mosin, principalement pour le système d’alimentation, même si les auteurs russes minimisent sa contribution.
L’armée tsariste décline le fusil en trois versions : infanterie, dragon et cosaque. Chacune se distingue par la longueur de l’arme, la fixation de la bretelle et la présence ou non de la baïonnette. La plus longue est la version infanterie (1306 mm sans baïonnette, 1738 mm avec). La version dragon est raccourcie de 7 cm, tandis que la cosaque se passe de baïonnette. Sur les modèles autres que l’infanterie, la bretelle se fixe de façon originale, passant à travers des ouvertures dans le bois de la crosse. La baïonnette, sauf pour le modèle cosaque, reste quasiment toujours montée, même en dehors des combats. À l’étranger, des fourreaux en cuir sont parfois utilisés, notamment pour les Mosin fabriqués hors de Russie. Une carabine s’ajoute à la famille en 1907, destinée principalement aux troupes spéciales pour lesquelles un fusil long serait un handicap. Les carabines se passent souvent de baïonnette. Quant à la sécurité, elle est rudimentaire : il suffit de tourner l’écrou de percussion à gauche pour désarmer l’arme.
L’ensemble de ces fusils utilise la cartouche 7,62 x 54 mm R, inspirée du modèle français Lebel 8 x 56 mm R. Le choix d’une douille à bourrelet (rimmed) répondait à des contraintes industrielles russes, la fabrication d’une douille à gorge étant jugée trop complexe à l’époque. Cette cartouche, conçue à la fin du XIXe siècle, perdure encore aujourd’hui dans les arsenaux de plusieurs pays, au point d’avoir servi dans l’armée tchécoslovaque (mitrailleuse vz. 59, fusil de sniper Dragunov vz. 63). La munition d’origine de 1891 a évolué en 1908 avec une balle à pointe ogivale, nécessitant l’adaptation des organes de visée par V. P. Konovalov pour tenir compte de la nouvelle balistique.
La production des Mosin s’est d’abord concentrée en Russie (Tula, Izhevsk, Sestroreck), mais les débuts sont chaotiques. Les premiers lots sont assemblés en France (Châtelerault, 1891-1895), puis, durant la Première Guerre mondiale, la Russie commande des armes aux États-Unis (Remington, Westinghouse), dont une partie n’arrivera jamais en Russie, mais sera utilisée par l’armée américaine. Winchester développe même un modèle à levier de type 1895 pour la cartouche russe, livrant des armes marquées en caractères latins.
Après la Révolution russe, seule la version dragon subsiste dans l’Armée Rouge dès 1923, bientôt modernisée (modèle 1891/30) : nouveau guidon prismatique, protège-guidon, hausse à rabat, graduation métrique, et, plus tard, boîtier de culasse arrondi. L’Armée Rouge, redoutant de manquer de tireurs d’élite, adopte en 1931 une variante sniper (manivelle coudée, optique PE ou PU). On modernise aussi la carabine en 1938, puis en 1944, la carabine vz. 44 vient répondre à l’exigence d’une arme compacte et universelle. Cette carabine est équipée d’une baïonnette pliante non détachable, innovation due à N. S. Semin.
Les Mosin se distinguent par leur simplicité mécanique, leur robustesse à toute épreuve, leur facilité d’entretien et leur précision. À 400 mètres, les modèles 1891/30 et les carabines vz. 38 et 44 rivalisent sans rougir avec les Mauser vz. 24 tchécoslovaque ou K98k allemand.
Il est notable que les Mosin ont servi dans l’armée tchécoslovaque, jusqu’à 13 000 exemplaires provenant pour partie des prises de guerre sur l’Autriche-Hongrie, pour partie ramenées de Russie par les légionnaires. Certains exemplaires ont été adaptés à la munition austro-hongroise 8 x 50 mm R. La plupart seront vendus à la Finlande en 1936. Après la guerre, la Tchécoslovaquie adopte le fusil de sniper vz. 54, directement inspiré du Mosin 1891/30, utilisant même certains composants soviétiques issus des stocks. Le fusil restera en service jusque dans les années 1970, avant d’être remplacé par le SVD Dragunov vz. 1963.
Au-delà de la Tchécoslovaquie, les Mosin ont équipé les armées de Pologne, Yougoslavie, Hongrie, Chine, Corée du Nord, Finlande. Après la disparition de l’URSS, on les retrouve encore dans les arsenaux des États issus de l’ex-Union, retirés officiellement du service au Bélarus seulement en 2003.
La carabine Mosin vz. 44, conçue à partir de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, met fin à la production des modèles vz. 38 et 1891/30 (hors sniper). Sa principale originalité réside dans sa baïonnette pliante sur le côté droit. Il existe deux variantes, qui se distinguent par la fixation de la baïonnette en position déployée. La hausse permet un réglage théorique jusqu’à 1 000 m, mais les combats de 1914-1945 ont démontré que la précision et l’efficacité ne dépassaient guère les 400 m, les organes de visée ne permettant pas d’identifier correctement une cible humaine au-delà. Même la prescription soviétique de 1953, utilisée pour établir les tables de trajectoire, ne prévoit pas l’utilisation des graduations 9 ou 10 sur la hausse.
La carabine vz. 44 illustrée ci-dessous a été achetée en septembre 2009 dans une armurerie de Prague. Fabriquée à Tula en 1944 (emblème étoile-flèche), son état impeccable laisse penser qu’elle n’a jamais servi au front. Sur la photo, les auteurs présentent aussi un aperçu de l’équipement du soldat soviétique (avec une toile de tente de la ČSLA des années 1960 en guise de décor).
Effets personnels du soldat
Le soldat rangeait ses affaires dans une couverture roulée en fer à cheval par-dessus l’épaule, ou, s’il en avait un, dans un sac à dos en lin à poche extérieure et sangles pour attacher la couverture ou les chaussures. Ce modèle de sac à dos est resté dans l’armée soviétique jusqu’aux années 1980. Même histoire pour la gourde, parfois en verre faute de métal pendant la guerre. Le kit d’entretien du fusil comprenait une tige de nettoyage (coincée sous le canon), une clé multifonction, un protège-museau, un embout huilier (parfois divisé pour contenir huile de conservation et huile de nettoyage), un chiffon, une brosse et un outil pour fixer l’embout lors du nettoyage. Les bandes-chargeurs accueillaient cinq cartouches, transportées dans des pochettes à la ceinture.
Quelques images détaillent la culasse avec écrou de percussion, le magasin à une seule rangée, le montage de la bretelle, la hausse et la baïonnette en position déployée. On accède au magasin par le dessous pour le décharger ou le nettoyer. Le ruban de cartouches vient s’insérer dans la fenêtre du boîtier de culasse, les munitions sont ensuite poussées dans le magasin à l’aide du pouce. La culasse, dotée de deux tenons de verrouillage, s’enlève en tirant vers l’arrière tout en maintenant le capuchon de gâchette pour libérer le mécanisme.
Carabine Mosin, culasse ouverte
Carabine Mosin, baïonnette
Marquages d’armes
1. Production en Russie, URSS (marquages en cyrillique) :
À Tula, les armes sont marquées « Императорский тулский оружейный завод », puis à partir de 1912, « Тулский Императора Петра Великого оружейный завод » pour le bicentenaire de l’usine créée par Pierre le Grand. Sous l’URSS, la mention devient « Первыйе оружейныйе заводы СССР » (Première usine d’armes de l’URSS).
- Izhevsk : « Ижевский оружейный завод » (usine d’armes d’Izhevsk).
- Sestroreck : « Сестрорецкий оружейный завод » (usine d’armes de Sestroreck).
Note : Les marquages de Tula sont particulièrement soignés, y compris sur les revolvers Nagant de la même époque.
À partir du modèle 1891/30, les marquages changent :
a) Production à Tula : une étoile à cinq branches avec flèche pointant vers le haut à l’intérieur, ou « TOZ » (« Тоз ») sur les armes civiles. Avant les années 1920, Tula utilisait un marteau stylisé.
b) Izhevsk : triangle avec flèche, ou triangle dans un cercle.
2. Fabrication aux États-Unis (marquages latins) :
a) Remington Armory, b) New England Westinghouse Company, c) Winchester.
3. Production en France (marquages cyrilliques) :
Châtellerault, transcription russe phonétique « Шатерло ».
Notes sur les munitions
1. Le 7,62 mm vz. 1908 ou projectile vz. 08, appelé vintočnyj patron s lehkoj pulej fig. 1908 goda dans les règlements, possède une douille en laiton, puis en acier tombak ou phosphaté. La balle, chemisée, a un noyau de plomb de 9,6 g et sort à 870 m/s.
Il existe aussi une version à noyau d’acier, même masse, chemise plomb, pointe argentée. Ce projectile n’est pas conçu pour percer les blindages mais offre une pénétration supérieure, utile contre des protections balistiques. Cette munition équipe aussi les fusils de sniper, réputée pour sa régularité : dans un SVD Dragunov, 4 tirs à 100 m doivent tenir dans un cercle de 8 cm, la moyenne des impacts ne devant pas s’écarter de plus de 3 cm du point visé. Lors des tests, la dispersion à 300 m ne doit pas dépasser 16 cm.
2. Munition de 7,62 mm à balle lourde : 11,75 g, en deux versions (noyau plomb ou chemise plomb/noyau acier). La pointe n’est pas toujours marquée, mais la tradition soviétique veut qu’une pointe jaune indique une balle plomb pleine, destinée à 805 m/s et une portée maximale de 4 800 m (mitrailleuses lourdes). Les tireurs d’élite tchèques utilisaient également des pointes jaunes dans les années 1950, même si ailleurs, ces balles étaient réservées aux mitrailleuses.
3. D’autres types de munitions existent, leur usage étant particulier :
| a) | Pointe verte : balle traçante 11,75 g (850 m/s) |
| b) | Pointe noire avec bande rouge : balle incendiaire perforante (10 g, 850 m/s), noyau acier allié, efficace contre cibles légèrement blindées |
| c) | Pointe rouge : balle incendiaire |
| d) | Munition d’exercice : sans balle, collet du boîtier serti en étoile, utilisée pour manipulation et entraînement |
| e) | Pointe blanche : balle réduite à 3 g (970 m/s), pour tir à courte distance, portée effective env. 1 200 m |
| f) | Cartouche d’entraînement : même gabarit que la cartouche de base, utilisée pour la manipulation (chargement/déchargement). Les versions tchèques ont trois encoches sur la douille, d’autres modèles peuvent avoir des trous percés. |
4. On trouve également des charges renforcées pour tester la résistance des armes, ou des munitions à pression accrue pour essais de résistance.
5. Pour la chasse et le tir sportif, la munition est normalisée par la C.I.P. sous les calibres 7,62 x 54 mm R et 7,62 x 53 mm R, généralement avec une balle de 11,7 g (800–820 m/s).
Fusils Mosin en 1891, 1891/10, 1891/30, carabines 1938 et 1944, Tableau des données tactiques et techniques
Tableau comparatif des caractéristiques techniques des différents modèles Mosin
Notes :
Des variations de plus de 1 mm sont mentionnées dans la littérature russe et tchèque, d’après A. B. Žuk : /1 1734 mm, /2 1238 mm, /3 1232 mm, /4 1660 mm, /5 508 mm.
Tir avec le fusil et la balle de 1908, Tableau du dépassement de trajectoire au-dessus du point visé
Tableau des hauteurs de trajectoire pour le fusil Mosin tirant la munition vz. 1908
Tir avec la carabine et la balle de 1908, Tableau du dépassement de trajectoire au-dessus du point visé
Tableau des hauteurs de trajectoire pour la carabine Mosin tirant la munition vz. 1908
Sources utilisées :
1. Fusils et mitrailleuses, A. B. Žuk, NV Praha 2004 (2e édition complétée). 2. La guerre de Staline, Uniformes soviétiques et militaires 1941-1945, László Békési, Dobrovský, s.r.o. 2007. 3. Armes de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, atlas photographique, Aventinum, s.r.o. 2008. 4. Armes de poing de la République tchèque, Milan Lauber Jr., Jiří Butterýl, Peter Matrtaj, MO CR-AVIS 2007. 5. Prescription Settlenije po strelkovom delu vintovka Fig. 1891/30 i carabine Fig. 1938/44, MO URSS, Moscou 1953. 6. Magazine Sholecký n° 5/2001. 7. Revue de tir n° 5/2011. 8. Rondes d’armes légères, J. Mýkel, V. Malimánek, Our Troop 1998. 9. Drei Linien, Die Gewehre Mosin-Nagant, Karl-Heinz Wrobel, Journal-Verlag Schwend GMBH, 1999.
Voir aussi
- Mosin sur wikipédia
Article rédigé par Jaroslav Španko et Františekvorálek
Un siècle plus tard, le Mosin-Nagant ne se contente pas de dormir dans les vitrines : il continue d’écrire son histoire, au gré des collectionneurs, des tireurs sportifs et de ceux qui reconnaissent, dans cet acier patiné, bien plus qu’une simple mécanique de guerre.









